Ce mois de janvier 2026 marque les 10 ans des travaux de Carto’Cité pour SNCF Transilien, pour la cartographie détaillée des gares d'Île-de-France. L'occasion de revenir sur les temps forts du projet, ou plutôt des projets successifs qui ont abouti à la réalisation d'une solution très complète pour les voyageurs, disponible sur le site transilien.com et sur l'application Andilien.
2016 – Commençons par le plus compliqué
Début 2016 SNCF Transilien contacte la communauté OpenStreetMap pour identifier des prestataires à même de cartographier l'intérieur de gares ferroviaires. Pas n'importe quelles gares ! Les 6 grandes gares de Paris, ainsi que 2 stations RER entièrement souterraines : Haussmann Saint-Lazare et Magenta. Si le modèle Simple Indoor Tagging avait été défini courant 2014, il n'avait encore jamais été utilisé pour cartographier des espaces aussi vastes et complexes.
Pour relever le défi, je contacte Charles et Stéphane, rencontrés lors d'ateliers OSM que j'avais organisés à Nantes. Ultra motivés pour remporter ce marché, nous décidons de cartographier la gare de Nantes pour montrer notre savoir-faire. Cela nous vaudra d'être interpellés par le service de sécurité lors d'une collecte de photos en gare sans autorisation...
Je conserve de ce premier chantier quelques souvenirs bien gravés dans ma mémoire.
- La résolution du puzzle des 20 plans d'architectes du complexe Hausmann Saint-Lazare. Ces plans ont été assemblés et géoréférencés avec QGIS, puis triés par niveau et convertis en TMS jusqu'au niveau de zoom 24 afin de pouvoir les visualiser efficacement sur JOSM. Bravo Charles !
- Le V4MPod, ancêtre du V6MPack, que Stéphane a fabriqué et porté à bout de bras pour effectuer un relevé photographique sur l'ensemble du périmètre. Chaque prise de vue produisait 4 photos, que nous positionnions et orientions dans JOSM de manière semi-automatique (et donc semi-manuelle). Bravo Stéphane !
- La double satisfaction de cartographier la gare souterraine Haussmann Saint-Lazare, ses multiples niveaux et nombreux accès. Une première fois sur le terrain, qui m'a permis de compléter une compréhension partielle des plans d'architecte. Une seconde fois en visualisant les données avec OpenLevelUp, tout nouveau site permettant de visualiser les données indoor OSM niveau par niveau (merci Adrien !).

Assemblage des plans d'architectes de la gare souterraine Haussmann Saint-Lazare
2018 & 2019 – Guider les piétons du quai à l'arrêt de bus
En 2018, SNCF Transilien décide d'ajouter la cartographie des gares à l'application MaLigneC. Le cas d'usage consiste à guider les voyageurs vers un bus de substitution, lorsque le trafic est interrompu pour travaux.
Nous est confiée la mission de cartographier les 85 gares desservies par la ligne RER C, ainsi que les cheminements piétons jusqu'aux arrêts des bus de substitution parfois éloignés de la gare. Nous devons faire sans plans d'architecte, ceux-ci étant difficiles à trouver et ne couvrant généralement pas les quais. L'exercice est particulièrement délicat (et un peu approximatif) pour la quinzaine de gares souterraines de cette ligne.
En parallèle de la production des données OSM, Adrien de la société JawgMaps développe un calculateur d'itinéraires piétons original. Celui gère d'une part le multi-niveaux, c'est-à-dire le passage par les escaliers, ascenseurs et escalators, d'autre part les « surfaces routables ». Il s'agit de produire le meilleur trajet pour traverser un hall de gare ou une place piétonne, en contournant les obstacles éventuels. Nous échangeons régulièrement avec le développeur afin de clarifier l'interprétation des données OSM, et définir les contraintes à leur appliquer. Un équilibre subtil pour obtenir un fonctionnement le plus générique possible sans générer d'itinéraire erroné – ou dangereux, comme la possibilité de sauter d'un pont sur un quai. Nous présentons ensemble ces travaux lors des rencontres State of the Map 2019 à Heidelberg.
Ce travail a abouti à la rédaction des Recommandations pour le routage piéton sur le wiki OSM, et la réalisation d'une douzaine de schémas sur Inkscape avec l'aide bienveillante de Charles.

Un des douze schémas illustrant les Recommandations pour le routage piéton
2021 & 2022 – En train pour les 340 gares restantes
La cartographie des gares de la ligne C étant un succès, SNCF Transilien décide d'étendre le projet à l'ensemble des gares du réseau, soit 430 gares. Restent donc 340 gares à cartographier : on change d'échelle !
Pour remplir cette mission efficacement, nous faisons évoluer nos outils et nos méthodes.
Nous préparons 3 sacs à dos de collecte RTK360, qui associent une caméra GoPro Max et un récepteur GNSS RTK. Le réseau CentipedeRTK commence à s'étoffer, notamment grâce au projet RTKBase développé bénévolement par Stéphane. Ce matériel nous permet de prendre une photo 360° toutes les 2 secondes, et de localiser chaque photo avec une précision submétrique.
De son côté, Stéphane monte son dispositif de prises de vue sur un harnais et y ajoute 2 caméras : le V4MPod devient le V6MPack et produit des photosphères haute résolution. Stéphane développe le script copy_pictures, qui permet de trier les photos par gare automatiquement et nous fait gagner un temps considérable.

Du V4MPod au V6MPack en passant par le V4MPack
Au-delà du service aux voyageurs, le projet vise également à répondre aux obligations de la Loi d'Orientation des Mobilités (LOM), publiée fin 2019. Nous devons donc relever les cheminements piétons et produire des données d'accessibilité jusqu'à 200 mètres autour des accès de gares. Pour répondre à ce besoin nous configurons l'application mobile OsmAnd afin de nous assurer de couvrir ce périmètre lors de la collecte.
Enfin pour optimiser le temps de saisie, produire des données homogènes et de qualité, nous configurons JOSM avec un style d'affichage dédié (le rendu), des formulaires de saisie (les presets), et des règles de contrôle qualité (le validateur).
Nous complétons notre équipe en faisant appel à Florian et Noémie de JungleBus, et Adrien Pavie. Une équipe de 6 personnes et 4 kits de collecte nous permettent d'organiser des sessions de terrain à 2 binômes. Pendant que l'un couvre l'intérieur de la gare et les quais, l'autre arpente les extérieurs et s'assure de n'oublier aucun arrêt de bus, aucune place de stationnement PMR, aucun parking à vélos.
Reste à planifier la collecte, en prenant en compte la complexité de chaque gare, la densité de la voirie dans un rayon de 200 m, la fréquence des trains, les possibilités de restauration, etc. Un vrai casse-tête, mais quelle satisfaction quand tout se déroule comme prévu ou quand nous nous adaptons sans délai aux imprévus tels que la canicule, une grève, ou l'usure des genoux.

L'équipe et son matériel pour la collecte terrain de 340 gares
2023 à 2025 – Maintenance et valorisation des données
Des ascenseurs sont installés pour rendre de nombreuses gares accessibles aux personnes à mobilité réduite. Des souterrains sont creusés sous les voies (Clichy-Levallois) ou des passerelles installées au-dessus (Sainte-Geneviève-des-Bois). De nouvelles gares sont créées (Nanterre La Folie) ou profondément transformées (Neuilly Porte Maillot). Des espaces commerciaux sont restructurés (Paris Montparnasse), des parvis de gare sont remaniés (Saint-Denis).
Pour continuer à fournir un service de qualité, les données doivent être actualisées régulièrement. Ainsi depuis 2023, nous avons actualisé une centaine de gares et menons une veille active sur les travaux en cours.
Les données ainsi produites et maintenues sont pleinement valorisées sur le site transilien.com et l'application Andilien. Ces outils permettent de visualiser chaque gare niveau par niveau, de rechercher des équipements et services (guichets, toilettes, commerces, etc.), et de guider les usagers à l'intérieur et à proximité de la gare. Étape par étape, un voyageur peut ainsi être conduit du quai du RER D au niveau -3 de la Gare du Nord jusqu'à un arrêt de bus ou au parking à vélos au-dessus des voies.

Calcul de l'itinéraire piéton accessible aux PMR du quai à l'arrêt de bus
L'intégration de plusieurs API sont venues enrichir la cartographie. Sont ainsi affichées les lignes de bus desservant chaque arrêt, le nombre de vélos disponibles sur les stations Vélib, et l'état de fonctionnement des ascenseurs et escalators. Celui-ci est également pris en compte par le calculateur d'itinéraires, qui évite de proposer un trajet passant par un ascenseur hors service. L'utilisation de ces APIs est permise par l'ajout d'identifiants de référence sur les données OSM.
C'est ainsi que OpenStreetMap est devenu la donnée de référence pour la cartographie des gares en Île-de-France. Cet état de fait s'étend depuis 2023 aux autres gares de France avec la société Wemap et l'application Ma Gare SNCF, mais ceci est une autre histoire...